jeudi 6 novembre 2014

Le Survivalisme et la Position d'Acteur


Interview par le journal FRANCE-ANTILLES de Patrick LAGADEC, directeur de recherche à l'école polytechnique sur la question des crises et risques majeurs.

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Un fait divers peut nous bouleverser plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Par contre, la perspective d'une catastrophe importante, comme celle d'un séisme majeur qui pourrait entraîner la mort de milliers de personnes en Martinique, nous indiffère presque. 

Comment notre comportement s'explique-t-il ? Que faut-il faire pour y pallier ? Voici les éclairages d'un expert mondial des crises et risques majeurs.


FA - Pourquoi nous, citoyens, sommes aussi passifs face aux risques en général, et notamment face au risque sismique ? En Martinique, nous avons eu pourtant un avertissement fort le 29 novembre 2007, mais aussi à deux reprises cette année, le 18 février et le 15 septembre.

Ce comportement n'a rien de spécifique aux Antilles, c'est le monde entier qui se comporte comme cela. Nos cultures nous poussent à nous occuper du jardinet que nous entretenons tous les jours. Et nous repoussons à plus tard ce qui n'est pas de l'ordre du quotidien répété. C'est une habitude mentale !

Mais il y a aussi une sombre inquiétude derrière cette attitude: nous ne voulons pas trop nous intéresser à ces sujets qui sont angoissants.
Bref, c'est l'affaire de l'État ! Nous pensons que le jour où il se passera quelque chose, les pompiers seront présents. Et du coup, nous revenons à notre jardinet habituel.

FA - Habitude mentale certes, mais, au Japon, par exemple, l'approche du risque sismique est bien différente, non ?

Aux États-Unis et au Japon, j'ai vu les efforts extraordinaires qui sont faits en permanence pour mettre les citoyens au coeur de ces affaires.

Les messages sont diffusés en permanence, par exemple au niveau de ce que les Américains appellent les « family disaster plan »  (les plans familiaux de sauvegarde).



Il est en effet très important, d'un point de vue pédagogique, de ne pas aller voir les gens en leur disant : « Voilà tout ce qui est prêt, vous pouvez dormir tranquille ».
Au contraire, il faut leur dire : « Nous avons des éléments, mais nous allons vous écouter pour savoir ce que vous feriez en cas de catastrophe ».

Par exemple, si je veux faire un exercice avec un directeur d'école, je ne vais pas venir avec tous les plans dans lesquels il doit entrer, mais je vais lui dire : « Tenez, vous allez être acteur du prochain exercice, qu'est-ce qui vous serait le plus utile ? ». Et je prépare l'exercice en fonction.

FA - C'est donc ce que vous conseillez.

Mettre les gens en position d'acteur me semble la seule piste possible pour réintégrer la catastrophe dans l'univers de la maîtrise.


Or, très souvent, on a tendance à venir en disant : « Si vous appliquez ce plan, il n'y aura pas de problème. Mais de toute façon, ça va être grave ».
À la première question un peu bizarre, on répondra : « N'exagérez pas, c'est très rare, ne soyez pas pessimiste ». Et la personne se refermera sur elle-même.

FA - Auriez-vous un exemple ?

Suite aux débats suscités par le passage de l'ouragan Katrina, la Fema (la sécurité civile américaine) a évolué. Leur logique est la « Whole community approach » : tout le monde doit se sentir concerné et personne ne vient faire de discours à d'autres personnes.


Par ailleurs, ils se sont aperçus qu'il y avait beaucoup d'imprévus dans une catastrophe et ils ont un groupe nommé « Innovation » chargé, en situation, d'observer tous ces imprévus .
Ils ont aussi un groupe « Détection des failles » (au sens de problèmes, NDLR), car ils partent du principe qu'il y en aura. Ils ne disent pas que tout ira bien.

Autre groupe : celui de « Détection des initiatives émergentes » .
Celui-là vient directement du 11 septembre 2011. Des ferries, en dehors de tout plan, de toute autorisation, sont arrivés et ont évacué entre 200 000 et 500 000 personnes du Sud Manhattan. Ils ont sauvé un nombre de vies considérable.

Les autorités se sont dit que ce que les sociologues racontaient depuis trente ans était vrai.
Dans une catastrophe, les gens ne font pas du tout n'importe quoi.

FA - Mais comment inciter les gens à débuter quelque chose ? Ici, personne ou presque (à part les écoles) ne fait d'exercice.

Après l'explosion de l'usine toulousaine d'AZF, en 2001, j'avais organisé un séminaire avec le rectorat.


Ce qui m'a le plus surpris est le témoignage d'un proviseur d'un lycée. Son problème n'était pas que les parents soient venus chercher les enfants à l'école, mais que les enfants, qui avaient des téléphones portables, étaient terrorisés, parce qu'ils savaient ce qui se passait. Comment faire avec des enfants extrêmement inquiets pour leurs parents ? C'est exactement l'inverse de ce qui se dit en général où l'on pense que les parents vont venir chercher les enfants!

Il faut apprendre à marcher avec les individus, en sortant de ces logiques féodales, où le seigneur doit la sécurité à l'ensemble de sa population!

En plus, aujourd'hui, ce qui est grave, c'est que la population dit aux dirigeants : « La sécurité, vous me la devez, mais de toute façon, je ne vous fais pas confiance! ».

Il ne faut pas faire des exercices pour faire des exercices, mais faire avec la population en étant convaincus qu'elle possède des clés. Je me rappelle d'un exercice à proximité d'une centrale nucléaire en France.
Nous avions demandé à un directeur d'école : « Êtes-vous content de cet exercice ? ».
Il a répondu : « Oui, j'ai appelé la préfecture et j'ai reçu des ordres ». « Est-ce que ce que vous feriez la même chose en situation réelle ? » « Oui! »
« Vraiment ? » « Non! Parce que la moitié des parents travaille à la centrale et ne serait donc pas venus chercher les enfants. »

À quoi sert ce type d'exercice ? À rien puisque cela ne se passera pas comme ça!

FA - Qui doit et peut faire ce travail de fond ? Le public ? Le privé ? Les associations ? Avec quels moyens ?

Le premier obstacle n'est pas une question de moyens, mais une question de culture.

On peut avoir des gens extrêmement mobilisés. Aux Antilles, par exemple, en cas de catastrophe, peut-être que des opérateurs de croisière peuvent faire venir des bateaux en quelques heures plutôt qu'en quinze jours. On peut d'abord imaginer de petites initiatives, des micro-projets avec des gens partant : un public, un privé, une association, un directeur d'école ou d'hôpital. 

FA - Comment faire de nous des héros le jour J ?

À Ajaccio, la question posée était : « Si un gros paquebot a un problème, que faire des 4 000 personnes que nous aurons sur les bras ? ». Nous avons répondu : « Prenez des lycéens, donnez-leur un téléphone, demandez-leur d'appeler leur famille pour trouver des hébergements. Vous aurez autre chose à faire s'il faut éteindre un incendie par exemple! 

Je vous assure que ces élèves, si vous les mettez en responsabilité, feront des prouesses! ».


Source: France-Antilles

11 commentaires:

  1. Cela résume bien la passivité des gens , attendre le le "tout" fait , tel des moutons . Bref , comme quoi tous le disent , survivaliste un truc de fou , mais quand des situations qui sortent de l'ordinaire arrivent et bien ils viennent vite nous voir , et là, la question est de savoir si on va les aider ( oui ou non ) à chacun de juger .

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    1. Les gens ne viennent pas vite nous voir.
      Ils sont simplement la…dans la détresse.

      De ma fenêtre, au lieu de diviser en camps ceux qui sont sensibilisés a la préparation et a l'autonomie avec "les moutons" comme tu dis, je continu de penser qu'il est plus intéressant de tout faire pour changer les cultures et les mentalités (d'ou la naissance de ce blog)…même si on ne peut pas sensibiliser tout le monde.

      Quoi qu'il arrive, traiter son voisin de mouton parce qu'il n'est pas dans "notre" démarche me parait douteux, car a un moment, nous avons tous été "mouton", et dans certains domaines nous le restons, car il est impossible d'être prêt a tout, ce qui veut bien dire que dans certaines situations, Survivaliste ou pas, autonomiste ou pas, tôt ou tard, nous aurons besoin d'aide et de soutien, physique ou psychologique.

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    2. Cet passivité est très Francaise vu que c'est un État nounou.

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    3. Volwest , je ne généralisé pas au niveau mondial , mais juste pour la France , j'ai beaucoup voyagé et je constate que là où il y a moins d'assistanat , il est plus facile de pouvoir partager le savoir et la connaissance . J'ai vécu en Martinique et quand il y a une alerte les gens se précipitent pour sur tous , alors les choses pourraient allez mieux si il y avait un minimum de préparation . Je ne suis pas égoïste , ou pour rejeté les autres , je fais juste une constatation ( juste une priorité pour ma famille ) . Merci pour ton message, je suis heureux de pouvoir partager des informations .

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    4. l'autoflagellation francaise...
      le gouvernement francais a un site pour les catastrophes naturelles, où ils incitent les gens a se preparer, il est certes imparfait, mais c'est un debut.
      Quand on parlent aux gens de preparation, de reserves d'urgence, on insuffle un germe d'idée qui vas faire son chemin..il faut evidemment choisir ses mots et ne pas les traiter de moutons.

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    5. Complètement d'accord avec Vol West : à un moment donné ou à un autre on est toujours un mouton et le travail sur soi n'est pas si facile, alors juger les autres ... C'est vrai aussi qu'en France il y a cette manie de l'Etat d'en dire le moins possible dès qu'il y a une catastrophe.
      Et même je donne cette anecdote racontée il y a peu. Lorsqu'il y a eu la tempête Xinthia un journaliste météo se souvient l'avoir annoncée dans son bulletin météo et qu'il n'a rien vu en retour. C'est une fois la tempête passée que tout le monde s'est réveillé ... Stay safe ! Marc

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  2. Attention à la mentalité "be a hero". Aux USA, il y a environ 1'100'000 pompiers, et 80 meurent chaque année. En Angleterre, 50'000 pompiers, et 2 morts. La différence? La mentalité "be a hero" des USA. (re)connaître ses limites, et se former de manière consciente pour les dépasser, voilà le défi. Voilà l'intérêt de ce blog, qui nous incite à la réflexion et à notre formation personnelle, afin que, lorsque viendra le moment d'être un héros, on n'y laisse pas notre peau. Merci VolWest!

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    1. Bien sur qu'il faut faire attention a la mentalité "héros".
      Maintenant, comparer les décès de plus 1 100 000 pompiers dans un pays avec une population de plus de 350 000 000 d'habitants aux décès de 50 000 pompiers dans un pays de 53 000 000 d'habitants…il me semble que ça n'a rien a voir avec la mentalité, mais tout a voir avec, entre autre, la fréquence d'intervention.

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  3. @Alain Simonnet, tout le monde n'a pas fait la rencontre qui l'a aidé à sortir du "troupeau de mouton".
    Par hasard, il y a +ou- 2 ans quelqu'un m'a parlé de survivalisme et m'a montré que ça n'avait rien à voir avec les préjugés à la noix que j'avais et je t'assure que j'en avais des tas.
    Il m'a parlé d'autonomie, de se prendre un max en charge soi-même, etc.
    Il m'a prêté le livre de VolWest et Piero S. Giorgio, et depuis j'ai lu le blog de VolWest et je continue à le lire et à aller régulièrement dans son garage ;)
    Sans cette rencontre qui m'a permis de prendre conscience, ben je serais toujours ce que tu appelle un mouton.
    Alors peut-être que nous, les convaincus, on peut être la rencontre qui fera sortir un "mouton" du troupeau. En parlant autour de nous, en envoyant des liens par mails, etc.
    Je ne suis pas en train de te faire la morale, promis ! Je t'assure que je ne me permettrais pas ! Mais je ne crois pas que c'est parce que les gens sont "cons" qu'ils ne font pas la démarche, mais parce qu'ils ne sont informés, qu'ils n'ont pas fait - par hasard en plus ! - LA rencontre qui va tout changer.
    Bon w-end à toi et à tous.

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  4. Salut

    On entend souvent...Moi, je me prépare, les autres n'ont qu'à en faire autant, tant pis pour eux.
    Les mentalités doivent changer.

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