lundi 22 septembre 2014

La Vigueur Primitive





Comme je rentrais par les bois avec ma brochette de poisson, traînant ma ligne, la nuit tout à fait venue, j’aperçus la lueur d’une marmotte qui traversait furtivement mon sentier, et, parcouru d’un tressaillement singulier de sauvage délice, fus sur le point de m’en saisir pour la dévorer crue ; non qu’alors j’eusse faim, mais à cause de ce qu’elle représentait de sauvagerie. 

Une fois ou deux, d’ailleurs, au cours de mon séjour à l’étang, je me surpris errant de par les bois, tel un limier crevant de faim, dans un étrange état d’abandon, en quête d’une venaison quelconque à dévorer, et nul morceau ne m’eût paru trop sauvage. Les scènes les plus barbares étaient devenues inconcevablement familières. Je trouvai en moi, et trouve encore, l’instinct d’une vie plus élevée, ou, comme on dit, spirituelle, à l’exemple de la plupart des hommes, puis un autre, de vie sauvage, pleine de vigueur primitive, tous deux objets de ma vénération. 

J’aime ce qui est sauvage non moins que ce qui est bien. La part de sauvagerie et de hasard qui résident encore aujourd’hui dans la pêche me la recommandent. J’aime parfois à mettre une poigne vigoureuse sur la vie et à passer ma journée plutôt comme font les animaux. Peut-être ai-je dû à cette occupation et à la chasse, dès ma plus tendre jeunesse, mon étroite intimité avec la Nature. Elles nous initient de bonne heure et nous attachent à des scènes avec lesquelles, autrement, nous ferions peu connaissance à cet âge. Les pêcheurs, chasseurs, bûcherons, et autres, qui passent leur vie dans les champs et les bois, en un certain sens partie intégrante de la Nature eux-mêmes, se trouvent souvent en meilleure disposition pour l’observer, dans l’intervalle de leurs occupations, que fût-ce les philosophes ou les poètes, qui l’approchent dans l’expectative. Elle n’a pas peur de se montrer à eux. Le voyageur sur la prairie est naturellement un chasseur, aux sources du Missouri et de la Colombie un trappeur, et aux Chutes de Sainte-Marie un pêcheur. Celui qui n’est que voyageur, n’apprenant les choses que de seconde main et qu’à demi, n’est qu’une pauvre autorité. Notre intérêt est au comble lorsque la science raconte ce que ces hommes connaissent déjà, soit par la pratique, soit d’instinct, pour ce que cela seul est une véritable humanité, ou relation de l’humaine expérience.

Ils se trompent, ceux qui affirment que le Yankee a peu d’amusements, du fait qu’il n’a pas autant de jours de fête publics qu’on en a en Angleterre, et qu’hommes et jeunes garçons ne jouent pas à autant de jeux qu’on y joue là-bas, pour ce qu’ici les plaisirs plus primitifs mais plus solitaires de la chasse, de la pêche, et autres semblables, n’ont pas cédé la place aux premiers. Il n’est guère de jeune garçon de la Nouvelle-Angleterre parmi mes contemporains, qui n’ait épaulé une carabine entre l’âge de dix et quatorze ans, et ses terrains de chasse et de pêche furent non point limités comme les réserves d’un grand seigneur anglais, mais sans plus de bornes même que ceux d’un sauvage. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’il ne soit pas plus souvent resté à jouer sur le pré communal. Mais voici qu’un changement se fait sentir, dû non pas à plus d’humanité, mais à plus de rareté du gibier, car peut-être le chasseur est-il le plus grand ami des animaux chassés, sans excepter la « Humane Society ».

Henry David Thoreau - Walden ou la vie dans les bois -









9 commentaires:

  1. Salut

    Walden ou la vie dans les bois...Dommage qu'il soit écrit dans une langue que l'on ne parle plus en France, subjonctif plus-que-parfait.

    Seul dans la nature les pensées peuvent suivre leurs cours sans interruption, la nature est mon église.
    Pourquoi mettre des rideaux aux fenêtres quand les deux seuls curieux sont le soleil et la lune et que je tiens à ce qu'ils regardent chez moi.
    Il n'est heureux de par le monde que les êtres qui jouissent en liberté d'un large horizon et c'est coupé du monde que j'ai commencé à me retrouver, cette vie est difficile mais je suis fortuné de l'avoir vécu.
    Dans ce livre Thoreau est simplement fantastique et tu m'as donné envie de le relire.
    Ciao Vol

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  2. Très beau texte et très belles photos!
    Ca me donne envie de prendre mon sac et de mettre mes chaussures...

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    1. C'est exactement ça !
      Bonne ballade dans les bois...
      :)

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  3. American fruits !
    C'est pour faire fuir les ours durant la digestion ? :D

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  4. C'est un joli texte.
    Très inspirant.
    J'avoue que j'ai un peu bloqué sur la lueur de la marmotte :)

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  5. Se confronter à la nature ne peut être que bénéfique. On le voit dans nos zones urbaines où des jeunes délinquants sont emmenés pour un séjour à la campagne et là ils ne font plus les mariolles et redécouvre un rythme de vie beaucoup plus sain. La désertification de nos campagnes a été une véritable catastrophe aussi bien pour ceux qui n'en peuvent plus de vivre en zone dense que pour les villages de campagne qui se sont désertés. Aujourd'hui on essaie d'inverser la pente mais cela n'est pas évident : de plus la France n'est plus celle de 40 millions d'habitants mais de plus de 65 millions et ça change beaucoup les choses. Je me joins à Guillaume c'est un très joli texte ! Bonne route ! Stay safe !

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  6. revenir à l'essentiel, puisque immergé dans le superficiel et conditionné à l'individualisme et aux matériels depuis tout petits,
    notre esprit par nature, cherche un sens plus spirituel à son existence que celui pour lequel prédestine,
    votre travail est un excellent guide pour les esprits en quête d'essentiel, encore une fois merci de propager votre savoir!

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  7. Plus qu'une semaine avant le Sequoia National Park, je me réjouis :)

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