Pour la majorité d'entre nous les Occidentaux, la vie moderne a, jusqu'à présent, été la promesse d'un voyage outre attentif sur un bateau d'apparence insubmersible.
L'opulence, travaillée au corps jusqu'à l'épuisement par des générations ayant fait deux guerres, aura propulsée les baby boom dans l'ivresse de la consommation, l'ivresse mécanique du toujours plus, et ceci toujours plus vite.
Cette démonstration titanesque de l'effort, de l'ampleur et de ce sentiment d'invincibilité, aura fait naitre un peuple voyageur…un peuple rêveur.
Peu importe la nature ou même la taille de l'iceberg…ce qui importe est la réaction des passagers, et les outils pouvant les aider a gérer l'impact.
Car ne soyons pas snobs envers le matériel, et donc le matérialisme, une barque de sauvetage est essentiellement un moyen adaptée au naufrage, et sans elle la vie sur l'océan est dépourvue de durabilité; c'est la noyade.
Ne sommes-nous pas ces voyageurs, riches ou pauvres, de première ou de troisième classe, de droite ou de gauche, de familles aisées ou modestes, d'investisseurs impitoyables ou de rôtisseurs, embarqués et véhiculés vers un avenir inconnu, et sur un océan imperceptible ?
La capitaine est fier.
Comment pourrait-il ne pas l'être ?
Apres tout, il dirige un empire.
Il distille de sa machine, consommatrice de contribuables (c'est a dire ceux la qui possèdent un billet fiscalisé), un rêve, une possibilité…car au bout du voyage, il existe parait-il une terre fertile, ou l'argent, l'or et bien d'autres richesses encore, nous parviennent sans même labourer, sans même se fatiguer…une retraite bien méritée !
Les passagers, ayant été avisés des prouesses du navire, ayant été amenés a lire et a visionner une propagande omniprésente du grand voyage, se seront bousculés aux nombreux pontons encore vert…la plupart auront d'ailleurs hypothéqués leurs maigres libertés et droits, telles que la terre de leurs ancêtres, la ferme familiale ou encore les outils du grand-père.
D'autres encore se seront endettés.
Tous auront fait des concessions.
Les lois, a bord comme a tribord, sont toutes les mêmes…et les marchands de lois se seront assurés d'une chose; que les passagers soient le plus possible dépendant du navire.
D'ailleurs, ce navire est capable de répondre a n'importe quel besoin…tout du moins, dans un certain ordre.
Et bien sur, en cas de catastrophe, ce qui est impossible et qui n'arrivera jamais, et selon les lois maritimes, il serait question de faire passer les femmes et les enfants d'abords.
Puisque le navire s'occupe de tout, les passagers n'auront pas fait de vagues plus importantes qu'une fête ou deux au sous-sol 68.
C'est toléré ici et la, il faut bien que le peuple évacue un peu d'idioties capricieuses et désordonnées, car sans ces maladresses occasionnelles et impétueuses ce serait l'hystérie collective, et un navire est tout de même beaucoup plus tranquille sans que l'équipage soit réellement menacé de passer par dessus bord, c'est déjà arrivé parait-il…sur d'autres navires moins publicités.
Juste pour être tranquille sur le pont supérieur, prévoyance oblige, seul l'équipage aura véritablement le droit d'avoir accès a l'armurerie…
La machine même est une vraie merveille…poulies et tuyauterie, câbles et manivelles, antennes et rivets, les systèmes s'étirent et s'entrelacent dans des dédales complexes, pour finalement former le support flotteur.
Gigantesque bête métallique, chaque système a sa place, et chaque système dépend du tout pour exister…qu'on se le dise, un four a énergie sans l'homme charbon pour y jeter de sa sueur ne servirait pas a grand chose.
Puisque tout fonctionne, puisque la bête flotte, puisque l'équipage est d'une longue lignée de professionnels, puisque les billets sont vendus, les passagers n'emportent qu'un nécessaire de bal…un costume de theatre pas-que-beau.
Même les plus pauvres devront impressionner…car l'impression attire les idées, et les idées définissent les tendances.
C'est pour ces raisons que les passagers restent a contempler la préparation et l'anticipation, la prévoyance et l'indépendance, comme un édifice de l'esprit n'ayant aucune raison d'être.
"Il serait stupide et tordu de se préparer a la noyade sur un navire insubmersible ! S'exclame la foule. "De plus, regardez, il y a quelques barques sur les cotés…"
Quand le navire percute la masse gelée, au plus profond des sommeils, normal, les réactions sont toujours les mêmes.
Un tiers des passagers, devenus malgré eux des participants, cesse d'exister, de fonctionner…ceux la souffrent de paralysie tant l'événement est inimaginable. Ils se recroquevilles sur l'espoir ou la détresse, la peur ou la prière, mais leurs corps ne s'impliquent pas plus que cela.
Un autre tiers se retrouve prisonnier des grilles sociales, de quelques carcans et traditions, ceux la, précipités, iront soit sauver leur or, dans l'espoir d'acheter la vie ou de marchander la mort, soit descendre au fin fond de l'abysse animal, a ramper, mordre et griffer jusqu'à l'épuisement.
Et encore un autre tiers, qui lui aura compris qu'il est tant d'agir, de réagir, et que la solution immédiate et adaptée est la simple cadence de gestes radicaux et résolus, appliqués et disciplinés.
Préparer les barques, organiser l'évacuation, compter, gérer, anticiper...
Les plus fortunés, auront tout simplement été ceux la qui n'auront jamais achetés de billet. Ceux la qui auront été capable de réaliser que les paquebots, aussi modernes soient-ils, sont capables de prendre l'eau, et surtout de nous condamner a des choix difficiles et brusques.
Notre maison et notre terre, si peu fertile soit-elle…notre clan et nos savoirs faire, notre indépendance et notre courage, sont les seuls paquebots valables et durables aujourd'hui.
Stay Safe.























